Compartiment no 6


Traduction de l'échantillon

Translator: Anne Papart

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C’est ainsi que Moscou, s’éloignait : Moscou, bleu acier, que réchauffait le soleil du soir. Moscou, ses lumières, sa circulation bruyante, la ronde des églises, le jeune garçon et la belle femme aux cheveux noirs au visage à moitié enflé. Les rares publicités au néon, scintillant sur un fond de ciel morose, noir de jais, les étoiles rubis des tours du Kremlin, les corps embaumés du bon Lénine et du méchant Staline et Mitka. Ainsi s’élognaient la place Rouge et le mausolée de Lénine, le magasin Goum et ses escaliers à double volée, aux balcons en fer forgé, l’hôtel international Intourist et ses bars à devises, les sinistres femmes d’étage qui règnent sur un logement avec ses secrets, le placard à balais, intéressées par les produits de maquillage, les parfums et les rasoirs électriques de l’Ouest. Derrière moi, Moscou, Irina, la statue de Pouchkine, les périphériques et leurs lignes, les immenses avenues de Staline, le Novy Arbat et ses multi-voies, de style occidental, l’autoroute Jaroslav et les rangées de datchas avec leurs décorations en dentelles de bois. Un pays fatigué, modelé, disloqué.

Derrière la vitre, un train de marchandises vide de cent mètres de long, passe en trombe. Ceci est encore Moscou : en plein milieu d’un fossé de boue, un amoncellement d’immeubles de dix-neuf étages en préfabriqué, où j’aperçois à travers les fenêtres gelées, une lumière qui tremble, pâle et fragile ; des chantiers de construction, des immeubles à moitié inachevés avec des trous terrifiants dans les murs. Bientôt eux aussi ne sont plus que des silhouettes dans le lointain. Puis ce n’est plus Moscou : une maison effondrée sous la neige, une forêt de pins gelée, qui se balance sous le poids de la neige, sauvage ; une clairière recouverte de congères, sous les amas de neige, une légère vapeur, l’obscurité, une petite maison en rondins solitaire gelée , dans la cour un pommier abandonné, une forêt mixte avec des chapeaux de neige, les barrières en planches des maisons de campagne, une remise en bois délabrée. Devant moi s’ouvre la Russie, pays inconnu, son immensité de gel et de glace, le train accélère, sur le ciel épuisé se dessinent les étoiles, scintillantes et claires, le train fonce fendant la nature, vers le ciel nuageux, sans étoiles, pour illuminer l’obscurité pesante. Tout est en mouvement . la neige, l’eau, l’air, les arbres, les nuages, le vent, les villes, les villages, les hommes et les pensées. Le train martèle la terre à grand coups et fend le pays glacé.

La jeune fille entend la respiration de l’homme, lourde et tranquille. Il regarde ses paumes : elles sont larges et fortes. En bas à la surface de la terre, fourmillent les lanternes des aiguillages. Parfois, la vue est bouchée par les wagons qui stationnent sur les rails ; parfois derrière la vitre se déroule la pénombre nocturne de la Russie. De temps en temps, un éclair, et c’est une maison avec une toute petite lueur . L’homme lève les yeux, la scrute longtemps, la perçant du regard et constate , soulagé :

-Alors nous sommes deux. Les rails scintillants nous emmènent dans le réfrigérateur de Dieu.

A la porte du compartiment apparait la contrôleuse du wagon, une femme qux rondeurs égales, dans son vieil uniforme. Elle tend des draps propres et une serviette à chacun des voyageurs.

-Ici il est interdit de cracher par terre. On nettoie le couloir deux fois par jour. Et maintenant vos passeports s’il vous plait.

Après les avoir reçus, elle s’éloigne, un sourire ironique sur les lèvres. L’homme hoche la tête d’un air approbateur et la suit du regard.

-Ici la vieille Arisa a les pouvoirs de la milice. Elle fait marcher droit les ivrognes et les putes. C’est pas la peine d’essayer de lui chercher des poux. Arisa est la déesse de la chaleur dans ce train. Y a intérêt à s’en souvenir.

L’homme tira de sa poche un couteau au manche noir, ôta le cran de sûreté, et appuya sur le bouton. On entendit un son métallique, la lame claqua quand il la fit jaillir. L’homme reposa lentement le couteau sur la table puis tira de sa poche un gros morceau de fromage Rossiskaja, un pain noir entier, une bouteille de kéfir et un pot de smetana. Enfin, il tira de la poche extérieure de sa sacoche un sac de concombres qui laissait dégouliner de l’eau salée. Il commença à avaler goûlument le pain noir d’une main, les concombres de l’autre. Quand il eut fini de manger, il sortit de son sac une chaussette de laine dans laquelle se trouvait une bouteille en verre contenant du thé. Il regarda longtemps la jeune fille. Dans son regard on pouvait voir d’abord de l’antipathie, ensuite une curiosité avide et enfin une acceptation à un certain degré.

-Je suis l’Homme de Fer , travailleur métallurgiste et ouvrier du bâtiment de leurs Altesses de Moscou. Mon nom est Vadim Nicolaïev Ivanov. Pour vous seulement Vadim. Vous voulez un peu de thé ? Dans le thé il y a des vitamines, donc ça vous ferait du bien d’en boire une tasse ou deux. J’ai déjà eu le temps de me dire que les gars m’ont rudement puni de m’enfermer dans la même cage qu’une Estonienne. Il y a une différence entre la respublika Finlandskaia et la respublika Estonskaia Sovietskaia. Les Estoniens ont le nez crochu des nazis, mais les Finlandais sont faits du même gras que nous. La Finlandia est une petite pomme de terre lointaine là-haut dans le nord. Avec vous autres y a pas de souci. Tous les peuples nordiques du monde sont faits de la même soupe, c’est la fierté du Nord qui vous unit. Mademoiselle est quand même la première Finlandaise que j’aie jamais vue. Mais j’ai entendu beaucoup de choses sur vous. Chez vous il y a la prohibition.

Il versa le thé noir dans la tasse de la jeune fille. Elle le goûta prudemment. Il dégustait son thé à petites gorgées, se leva et défit son lit. Il se déshabilla pudiquement, d*abord les vêtements du haut, puis les pantalons taillés dans un tissu épais, la ceinture de cuir étroite, la veste légère cousue dans un tissu grossier et enfin la chemise blanche. Il les plaça en un tas bien rangé au pied du lit. Il mit un pyjama bleu ciel rayé, et se blottit entre les draps amidonnés. Bientôt elle vit apparaître de sous la couverture les orteils retroussés, négligés et et abîmés par les mauvaises chaussures et les talons râpés et fendus.

-Bonne nuit, dit-il, faiblement, presque dans un chuchotement et il s’endormit aussitôt.

Elle veilla longtemps. Dans l’obscurité du compartiment, les verres de thé et leurs ombres se déplaçaient constamment sans s’arrêter nulle part. Elle avait voulu partir loin de Moscou parce qu’elle avait besoin d’une distance par rapport à sa vie, mais maintenant elle en avait la nostalgie. Elle pensait à Mitka, à Irina, la mère de Mitka, au père d’Irina, Zahar, et à elle-même –qu’adviendrait-il d’eux ? Elle pensait à leur maison commune qui était vide maintenant. Il n’y avait même pas les chats, mademoiselle Saleté et Monsieur Poubelle. La locomotive sifflait, les rails grinçaient, le train frappait le sol de coups métalliques. L’homme ronfla à voix basse toute la nuit. Le bruit lui rappelait son père et elle se sentait en sécurité. Finalement au petit matin, quand les ombres commencèrent à rétrécir, elle s’endormit, dans un sommeil blanc et mousseux.

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